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30 avril 2017

Je viens d’Alep – Itinéraire d’un réfugié ordinaire – Joude Jassouma nourrit la plume de Laurence de Cambronne – Allary éditions - 222 pages – Mars 2017

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Pendant des siècles, Alep a été la plus grande ville marchande du Moyen-Orient, à mi-chemin des rives verdoyantes de l’Euphrate et des eaux bleues de la Méditerranée. C’était l’étape obligée des caravanes de la route de la soie qui, après un long périple à travers l’Asie, venaient vendre leurs tissus dans les plus grands souks du monde. Les souks d’Alep, qui datent du XIVe siècle, étaient notre fierté, ils ont même été classés au patrimoine de l’Unesco en 1986 ! Treize kilomètres de ruelles et de boutique entrelacées où régnait une merveilleuse fraîcheur en été.

Qu’en reste-t-il ?...

 

 

2015

Notre immeuble a été bombardé.

Il n’y a plus de vitres aux fenêtres.

Les planchers se sont effondrés.

Il nous faut fuir… laisser la guerre derrière nous.

 

1992. Nous sommes le 1er juin. J’ai 9 ans. Cette date marque le début de ma vie professionnelle. Mon père m’a demandé de venir le voir : « Jehad, maintenant tu es grand, il est temps que tu commences à gagner de l’argent… ».

En septembre, j’ai repris le chemin de l’école…

 

A 12 ans, j’ai suivi la voie de mes frères, mon père m’a envoyé travailler dans un atelier de confection où on fabriquait des tee-shirts, des pantalons et des vestes de pyjama. J’ai appris à piquer à la machine. Aujourd’hui j’entends encore le cliquetis de l’aiguille qui monte et qui descend. Je travaillais douze par jour en essuyant les reproches incessants de mon patron et, comme si cela ne suffisait pas, l’ouvrier le plus ancien me réprimandait à longueur de temps…

Je ne voulais pas de cette vie de forçat, d’esclave. Je voulais poursuivre mes études. Je n’avais que cela en tête.

Mais mon père ne l’entendait pas de cette oreille : ses fils devaient rapporter de l’argent à la maison, un point c’est tout. « Nous ne sommes pas riches, il y a trop d’enfants à la maison. On ne peut pas t’envoyer au collège ! »

Heureusement, ma mère prenait ma défense, elle était toujours de mon côté.

 

« N’oublie pas ta casquette, Jehad. »

Levée avant tout le monde, ma mère surveillait le départ de sa petite troupe. Les aînés partaient à l’atelier, les petits à l’école et moi j’entrais au collège. Ce matin de 1996 était un grand jour.

 

En 2000, j’avais 17 ans, plus déterminé que jamais à poursuivre mes études, j’allais avoir mon bac littéraire…  Le choix du bac littéraire s’était imposé à moi, car lire ne coûte pas cher. Je pouvais emprunter des livres à la bibliothèque ou à des amis. Il fallait simplement que j’investisse dans un bon dictionnaire.  Ce n’est qu’en terminale que j’ai véritablement découvert la littérature française. Cette année-là, j’ai lu beaucoup de classiques français traduits en arabe. En particulier Les Misérables. J’ai fait connaissance avec Jean Valjean, Fantine, Javert, et surtout la petite Cosette dont je me sentais très proche…

 

Je savais qu’il existait des accords de coopération entre l’université d’Alep et les universités françaises. J’étais en quatrième année et l’Université de Clermont-Ferrand proposait un stage à un groupe d’étudiants syriens. J’étais le premier inscrit. Le 1er juillet 2008, j’avais dans ma poche mon billet d’avion.

À la fac, l’ambiance était très agréable, détendue, amicale, chaleureuse. Je voyais des filles en minijupe, en short. Je n’étais pas choqué, à Alep aussi, les filles chrétiennes s’habillent comme ça. En revanche, ce qui était très nouveau pour moi, c’était de pouvoir parler avec elles, de manière totalement naturelle et décontractée.

 

De retour en Syrie, je me sentais déboussolé.

Quel pouvait bien être mon avenir dans un pays où un professeur de français gagne deux fois moins qu’un ouvrier du textile ?

Je me suis tout de même réinscrit à la fac. En juin 2009, j’ai obtenu ma maîtrise de littérature française. En septembre, quand j’ai décidé de faire un master de français langue étrangère, j’ignorais que ma vie était sur le point de basculer.

Vingt étudiants de première année de littérature française faisait cercle autour de moi… L’assemblée était composée de trois quarts de filles. Des musulmanes voilées, des Kurdes aux cheveux blonds et des chrétiennes en minijupe. Elles buvaient mes paroles.

Une de ces filles ne m’avait pas quitté des yeux et ils étaient lumineux… Elle portait un joli petit foulard bleu autour du visage…

 

Juin 2015, Alep sombre dans le chaos. Comme des centaines de milliers de civils, Joude Joussama décide de fuir avec sa femme Aya et leur petite fille Zaine.
Depuis trois ans, la Syrie a basculé dans la guerre civile. Les affrontements entre l'armée de Bachar al-Assad et les forces rebelles emmenées par les djihadistes du Front al-Nosra et de l'État islamique deviennent quotidiens. Joude, jeune professeur de français au lycée, refuse de choisir son camp dans un conflit qui n'est pas le sien. Avec sa famille, il se cache, déménage quatre fois pour éviter les bombardements. Puis se résout à l'exil.
Des rives du Levant aux côtes bretonnes, en passant par Istanbul et les camps de réfugiés de l'île de Leros, ce livre raconte l'exode d'un enfant des quartiers pauvres d'Alep, amoureux de Flaubert et d'Eluard. L'odyssée d'un héros anonyme qui, au péril de sa vie, a traversé la mer Égée à bord d'un canot en plastique en quête d'une terre d'asile.
Pour la première fois, la plus importante crise migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale nous est racontée de l'intérieur, à travers le regard d'un réfugié ordinaire.

 

Joude Jassouma, né en 1983, originaire d’Alep en Syrie, a été accueilli à Martigné-Ferchaud, un village de Bretagne. Il est l’un des dix mille Syriens arrivés en France sur les quatre millions jetés sur les routes par la guerre.

 

Un récit qui interpelle l’homme.

« Comment en sommes-nous arrivés là ? Quel degré de barbarie avons-nous atteint ? On n’enterre donc plus les morts, ici à Ariha ? N’est-ce pas la première marque de civilisation de ne pas laisser les animaux dévorer des restes humains ? »

 

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Interview de Joude Jassouma

 

14:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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