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17 janvier 2018

Hommage à Bernard de Fallois - Bernard de Fallois chez Georges Simenon par Jean-Baptiste Baronian

actualite_image_bernard.de.fallois.jpgMa première rencontre avec Bernard de Fallois date de 1985, au Grand Véfour à Paris. Il y avait convié à déjeuner quelques critiques littéraires pour la parution en français du Chagrin des Belges de Hugo Claus chez Julliard, et j’avais eu l’occasion, entre la poire et le fromage, ou peut-être entre le fromage et le café, de lui adresser la parole. Je lui avais notamment dit que j’avais beaucoup apprécié son livre sur Georges Simenon publié en 1961 dans la collection « La Bibliothèque idéale » de Gallimard dirigée par Robert Mallet, un des tout premiers essais consacrés au père du commissaire Maigret.

Il avait répondu à mes questions par bribes et morceaux. Des généralités. Presque des lieux communs. Du moins, c’est le souvenir que j’ai gardé de cette conversation à bâtons rompus, en présence de Hugo Claus qui, ce jour-là, était intarissable et heureux, me semblait-il, d’être fêté à Paris.

Des années plus tard, j’ai revu Bernard de Fallois à plusieurs reprises à déjeuner en compagnie de Vladimir Dimitrijévic, le fondateur de L’Âge d’Homme, que j’ai connu, lui, en 1970 et dont je me targue d’avoir été un ami. Ils se vouvoyaient, toujours respectueux l’un de l’autre, sans jamais trop se dévoiler, sinon pour s’en prendre aux mœurs du monde de l’édition en France et constater que les éditeurs n’étaient plus ce qu’ils avaient encore été dans les années suivant la Seconde Guerre mondiale et qu’ils publiaient tous les mêmes livres, à de très rares exceptions près. Et parmi elles, il y avait Christian Bourgois, qu’ils aimaient et tenaient tous les deux en haute estime.

Au cours de ces déjeuner (nous en avons eu trois ou quatre, si j’ai bonne mémoire, tous dans un petit restaurant auvergnat de la rue Servandoni, où le saint-pourçain était en général à l’honneur), je n’étais jamais qu’un témoin, qu’une espèce de spectateur passif. Sauf que je me trouvais en chair et en os à la même table que ces deux grands éditeurs et que, de loin en loin, il leur arrivait de me poser une question et de me demander mon avis. J’en ai donné un, je me souviens, sur les Éditions Actes Sud, dont Bernard de Fallois et Vladimir Dimitrijévic avaient, de concert, réprouvé la présentation et le format.

Quand ils n’évoquaient pas les curieuses mœurs de leur métier, ils s’échangeaient des propos sur certains des auteurs qu’ils avaient coédités, au début sous le double nom de Julliard/L’Âge d’Homme, par la suite à l’enseigne des Éditions de Fallois/L’Âge d’homme. Ils admiraient énormément Vladimir Volkoff et sa tétralogie romanesque Les Humeurs de la mer. Ils la considéraient comme un chef-d’œuvre de la littérature française de la seconde moitié du XXe siècle, au même titre que Les Deux Étendards de Lucien Rebatet ou Belle du seigneur d’Albert Cohen. Et ils déploraient le fait que cette évidence échappe à l’attention des professeurs de lettres dans les collèges et les universités de l’Hexagone – des individus dénués, selon eux, du moindre discernement littéraire.

J’écoutais, je ne disais pas grand-chose. D’ailleurs, les nombreuses fois que j’ai été en présence de Bernard de Fallois, après qu’il est devenu mon éditeur (j’ai publié chez lui quatre livres, de 2010 à 2014), je l’ai surtout écouté raconter ses souvenirs, ses rencontres, ses passes d’arme avec ses confrères et tous ces personnages promus un jour, comme par hasard ou comme par mégarde, à la tête d’un grand groupe éditorial ou tapis obscurément dans les allées du pouvoir, plus dangereux, plus venimeux que des cobras.

Parmi les dizaines d’anecdotes qu’il m’a narrées, celle qui m’amuse le plus concerne Georges Simenon.

À la fin des années 1950 et au début des années 1960, Bernard de Fallois lui avait rendu visite à plusieurs reprises à Échandens, dans le canton de Vaud, pour préparer son livre à paraître chez Gallimard. Georges Simenon, m’a-t-il confié, avait exigé que lors de ces séances de travail, il ne soit dérangé par personne – absolument et strictement personne. Or un beau jour, contre toute attente, sa secrétaire avait surgi dans son bureau, toute tremblante et ânonnant d’une voix émue que quelqu’un s’était annoncé et lui avait parlé du Prix Nobel.

Georges Simenon avait alors bondi de sa chaise et avait aussitôt quitté la pièce, sans un mot et sans un regard pour Bernard de Fallois. Après cinq minutes, cinq minutes à peine, il était revenu, les traits tirés, visiblement mécontent, et s’était emparé de sa pipe d’un geste brusque, au risque de la briser en mille morceaux.

Avant de poursuivre leur entretien, Bernard de Fallois, un tantinet indiscret, s’était inquiété de savoir, du bout des lèvres, ce qui avait bien pu se passer…

Je me rappelle qu’à ce point de son récit (nous étions, cette fois, dans un excellent restaurant de la rue Lavoisier), Bernard de Fallois a eu l’air songeur et qu’il s’est accordé un bref moment de silence. Il devait revoir la scène dans son esprit, comme si elle venait tout juste de se produire.

– Vous savez qui était ce visiteur ? Un simple voyageur de commerce faisant du porte à porte. Il voulait vendre à Georges Simenon une collection complète des Prix Nobel de littérature !

 

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Jean-Baptiste Baronian

10:49 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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