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08 février 2018

La méthode Fermine - Une interview de Maxence Fermine par Amandine Glévarec

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Amandine Glévarec – Cher Maxence, vous êtes un auteur assez discret et je ne sais pas grand-chose de vous, à part que vous avez vécu un temps en Afrique, en Tunisie et que vous avez désormais rejoint vos montagnes. Voulez-vous vous raconter en quelques mots ?

Maxence Fermine – Je suis un rêveur qui partage ses journées entre l’écriture et les reportages pour Alpes Magazine avec qui je collabore depuis près d’une dizaine d’années. Mon expérience africaine est désormais loin derrière moi, puisqu’elle remonte à avant mes 30 ans alors que j’en ai bientôt 50. Depuis que j’ai la chance d’être auteur à part entière, je suis implanté en Savoie dans la maison familiale de mon enfance, un lieu de retraite propice à l’écriture. Je suis assez discret car je suis heureux comme ça. Ce que j’aime dans la vie, c’est voyager, rencontrer de belles personnes, profiter de ma famille et surtout de mes deux filles, lire et écrire des histoires.

A. G. – Vous êtes donc écrivain mais aussi journaliste ?

M. F. – Je collabore à Alpes magazine en tant que reporter depuis 2009 car j’ai toujours aimé voyager et découvrir des gens, des métiers et des territoires. Cela me permet de sortir du cadre de mon bureau, et me procure une grande bouffée d’air frais. Cela vient en complément de l’écriture de romans, et parfois même un reportage vient nourrir un roman. Donc, oui, j’aime cela. Enfant, je n’avais d’autre ambition que d’être reporter comme Tintin et écrivain comme Jules Verne.

A. G. – Vos livres ont un point commun, ils évoquent tous un ailleurs. Le territoire (ou l’époque) que l’on occupe forge-t-il un homme ? Ou n’est-ce qu’un simple décor pour les histoires que vous avez envie de raconter ?

M. F. – L’envie d’ailleurs a été très tôt présente en moi, même si aujourd’hui j’apprends à restreindre cette envie, et à me contenter davantage du territoire qui m’entoure. Cela vient de l’enfance, je crois, où il me fallait toujours partir, bien souvent en rêve, donc je prenais un livre et je m’évadais. Le territoire est important, et sans doute forge-t-il l’homme, mais le mien est partagé en trois. La Savoie où je suis né et retourné depuis vingt ans. Paris où j’ai vécu de 17 à 29 ans. Et Aigues-Mortes, en Camargue, où je me rends très souvent.

A. G. – Pourquoi vous fallait-il partir ? Est-ce une métaphore ?

M. F. – Jusqu’à l’âge de six ans, je vivais dans un cocon. Puis le divorce de mes parents m’a projeté pendant dix ans dans un univers qui n’était pas le mien, où je n’ai tenu que grâce aux livres et aux envies d’ailleurs. Ensuite, à 16 ans, j’ai rejoint mon père à Paris et là je me suis senti de nouveau libre et j’ai commencé à écrire. Donc il ne s’agit pas simplement d’une métaphore. Mais je n’en veux pas à mes parents. Un peu comme Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig, ces dix années ont été formatrices pour moi, et sans elles je n’aurais sans doute pas persévéré dans la voie de l’écriture.

A. G. – Votre premier roman, Neige, se déroule au Japon. Était-ce un pays que vous connaissiez ? Par quoi avez-vous été inspiré pour écrire cette histoire ? Était-ce votre début en littérature ou une vieille et farouche envie d’écrire qui enfin se concrétisait ?

M. F. – J’ai commencé à écrire très tôt, vers l’âge de 17 ans. Et Neige n’est donc pas mon premier livre, mais le premier où j’ai enfin pu m’exprimer avec mon propre style, un mélange entre la poésie, le conte et le roman. Je ne suis jamais allé au Japon, même si j’en apprécie la philosophie et certains auteurs ou cinéastes. En revanche, je suis né dans un décor de neige. Cette histoire m’est venue de deux envies conjuguées. Écrire l’initiation d’un jeune poète. Et raconter l’histoire d’un amour éternel, et d’un corps retrouvé dans les glaces. Au départ, les premières pages se déroulaient dans le massif du Mont-Blanc, où chaque été les glaciers rendent des corps, mais c’est en tombant par hasard sur un recueil de haïkus que l’idée de transposer cette histoire au Japon m’est venue.

A. G. – Comment aviez-vous pris contact avec la maison d’édition Arléa ?

M. F. – J’ai envoyé mon manuscrit Neige par la poste à Arléa en septembre 1998, parce que je venais de lire Annam de Christophe Bataille, un court roman poétique et exotique paru chez eux. Quinze jours plus tard, miracle, j’ai reçu un appel de Catherine Guillebaud qui m’annonçait la bonne nouvelle, que mon manuscrit allait être publié en janvier. Je pensais en vendre 200 et j’étais l’homme le plus heureux du monde. 19 ans plus tard, il a été traduit en 17 langues et s’est vendu à 300 000 exemplaires.

A. G. – Neige connaît un tel succès que vous décidez d’arrêter votre carrière et de vous consacrer à l’écriture. Avec le recul, n’était-ce pas un pari fou ? La vie vous a-t-elle donné raison ?

M. F. – Économiquement parlant, ce n’est pas toujours évident. Mais sincèrement, si je ne l’avais pas fait, je crois que je serais passé à côté de ma vie. Je ne suis pleinement heureux et apaisé qu’en écrivant chaque jour quelques pages, alors oui, je crois que j’ai eu raison. Lorsqu’une telle passion vous habite, difficile de lutter. Vingt ans plus tard, je fourmille encore de projets de romans.

A. G. – Vous rejoignez assez rapidement Albin Michel à qui vous restez fidèle plusieurs années et vous publiez désormais aux éditions Michel Lafon. Quelles relations entretenez-vous avec vos éditeurs ?

M. F. – Faisant partie des affectifs comme bien souvent les artistes, ce que je recherche, ce sont des relations humaines et chaleureuses. Pendant dix ans, tout s’est bien passé chez Albin Michel. Et puis mon éditrice est partie, et je me suis trouvé un peu perdu dans cette grande maison. Alors quand Florian Lafani, de chez Michel Lafon, m’a contacté pour un projet de roman chez eux, je n’ai pas hésité à franchir le pas. Aujourd’hui, c’est Florian qui s’en va à son tour, mais heureusement, entretemps j’ai pu nouer de solides relations avec plusieurs personnes de la maison, aussi n’ai-je aucune envie de chercher ailleurs à être publié. Les relations humaines, c’est ça le plus important, et pas d’être un numéro dans une usine à produire des best-sellers.

A. G. – À notre époque, il est de plus en plus demandé aux auteurs de donner de soi, en participant à des salons, en allant à la rencontre de leur public, en rencontrant des lycéens, voire en écrivant dans les journaux. Quelles réflexions sur votre métier ces évolutions vous inspirent-elles ?

M. F. – Pendant dix ans, j’ai joué le jeu des salons et des rencontres en lycée et librairie, et puis je m’en suis lassé. Je me suis même rendu compte que tout cela m’épuisait. Maintenant j’aspire à un peu plus de paix intérieure et je me recentre sur le moteur de mon métier, l’écriture. J’ai l’impression de moins me disperser, et je me sens plus en phase avec mes envies. Mais si d’aventure je renouais avec le succès de Neige, il y a de grandes chances qu’on me demande de tout recommencer.

A. G. – La question va de pair, mais quels conseils apporteriez-vous à un auteur qui aimerait se lancer dans la publication, voire tout simplement dans l’écriture d’un manuscrit abouti ?

M. F. – Un premier jet n’est que rarement publiable. Il faut le laisser de côté et le retravailler. Il faut du temps pour apprendre à écrire, en général pas moins de dix ans. Faire des phrases courtes, trouver une musique intérieure, être soucieux du moindre détail. Pour ma part, je suis quasi-obsessionnel, et peux passer un quart d’heure à retourner une phrase dans tous les sens. Et disposer d’une méthode. La mienne relève du puzzle. D’abord ouvrir tous les chapitres, ne serait-ce qu’avec une citation ou une seule phrase, et ensuite remplir les blancs. Mais bien sûr, elle ne convient pas à tout le monde.

A. G. – L’écriture est-elle souffrance ?

M. F. – Pour moi, l’écriture est un plaisir, comme une musique que je crée, une histoire qui me transporte autant qu’elle doit transporter les lecteurs. La seule souffrance résidant à corriger sans cesse un texte avant de le publier. Mais c’est une étape indispensable. Quant à la méthode puzzle, elle me permet de mettre rapidement sur le papier toute idée un peu persistante de roman. À moi ensuite de voir si je développe ou pas.

A. G. – Votre dernier livre – Le Syndrome du papillon – est paru en 2016. Vous publiez très régulièrement depuis vos débuts, pouvons-nous dès lors nous attendre à bientôt fêter un nouveau roman ?

M. F. – Mon dernier roman jeunesse est Le Syndrome du papillon, mais mon dernier livre publié est un roman adulte, Chaman, paru en octobre 2017. Il raconte le retour aux sources d’un indien lakota dans sa communauté du Dakota du sud. Et bien entendu, le prochain est en cours, et le suivant déjà programmé. J’ai aussi écrit un roman jeunesse entre les deux, et je pense déjà à autre chose. Une vraie drogue, vous dis-je.

A. G. – Est-ce différent d’écrire pour la jeunesse ou pour les adultes ?

M. F. – Je n’ai pas de difficulté à passer du roman adulte au roman jeunesse car, lorsque j’écris, je n’ai pas d’autre ambition que d’écrire un conte universel. Il s’agit simplement d’une question de vocabulaire, et de se mettre dans la tête d’un ado, ce qui m’est très facile puisque je n’ai pas beaucoup grandi en 49 ans.

A. G. – La question subsidiaire mais pas la plus facile : un petit haïku pour clore notre entretien ? 

M. F. – Ce n’est sans doute pas le meilleur, mais au moins il est de moi :

Chaque matin j’écris

À l’encre bleue du soleil

Le roman de ma vie

A. G. – La question bonus : un petit scoop, une petite anecdote inédite, vous qui ne parlez jamais de vous…

M. F. – Je reviens d’un reportage pour Alpes magazine du côté de Bonneval, en Haute-Maurienne, et pour cela j’ai dû traverser un couloir d’avalanche haut de trois à quatre mètres de neige. Pourtant, je n’avais aucune appréhension. Car depuis l’enfance, je me suis toujours dit que je ne pourrais pas mourir avant d’avoir écrit et publié au moins quarante romans. Or je n’en suis qu’à la moitié.

 

Amandine Glévarec

 

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