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29 mars 2018

Une difficile vérité : Jean-François Füeg, entre héros et salauds. Une réflexion de Pierre Kutzner

 

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En bon historien Jean-François Füeg aime les archives et « les beaux documents ». Il aime aussi les bibliothèques publiques et c'est donc avec beaucoup de « naturel » qu'il dirigeât pendant une dizaine d'années le service de la Lecture publique du ministère de la Fédération Wallonie Bruxelles. Actuellement, il est directeur général adjoint de la même institution.

 

Outre le fait qu'il ait publié de nombreux articles « spécialisés », il a écrit quelques livres dont en 1995 un ouvrage très intéressant consacré à un journal littéraire, artistique et politique de l'entre-deux guerre, « Le Rouge et le Noir », (aux éditions Quorum).  

 

Mais ce n'est pas cela qui m'occupe présentement mais plutôt trois livres qui sont liés par des intentions assez semblables. Biographie, autobiographie, situation sociale et politique de moments de l'histoire et de la vie des personnages qui sont tous « réels », disons qu'ils ont une densité de vie qui correspond à des données historiques ; ils ne sont pas de pures fictions, ils ont existé, ont vécu ou vivent toujours, ils ont laissé des traces et les archives, les objets, les témoignages attestent de leur vie.

 

Il y a d'abord « Jozef Biélik n'est pas un héros » (Territoires de la Mémoire, 2013), suivi par « Les oreilles des éléphants » (Weyrich, La Plume du coq, 2017) et le dernier  « Robert Füeg n'est pas un salaud » (Territoires de la Mémoires, 2018). Ces trois livres concernent l'auteur directement puisque dans le premier le « héros » est le grand-père maternel, le second raconte des fragments de la vie de l'auteur lui-même et dans le troisième, le grand-père paternel est l'objet d'une investigation précise. Mais en fait, il s'agit toujours de l'auteur, de sa situation personnelle dans la configuration familiale historique (ce qui implique de préciser de nombreux paramètres : sociaux, psychologiques, économiques,…). Finalement on pourrait dire que Jean-François Füeg mène une enquête sur lui-même en passant par les autres et l'histoire (sociale, politique, économique, des mœurs, des modes, des codes, des techniques – les objets, les choses aurait dit Perec).

 

Il semble évident que l'idée de Füeg est d'en savoir davantage sur ce qui l'a façonné. Entre mémoire et oubli il lui faut investiguer pour clarifier, tant que faire se peut, « son histoire » c-à-d de quoi son être au monde est fait.

Entre mythes et réalité aussi. Déconstruire donc, analyser patiemment, évaluer et interroger la « réalité de la réalité ».

 

Les lecteurs de Modiano connaissent ces quêtes infinies et incertaines d'où émerge une vérité en demi-teinte, jamais certaine, toujours potentiellement révisable, toujours ontologiquement voilée. L'enquête se fait à partir d'éléments ténus, quelques maigres archives qu'il faut exhumer (toujours un moment de jouissance pour l'historien qui rêve de vérité !). Quelques paroles aussi qu'on s'est transmises : mais Robert dit-il la vérité ? À quoi correspond ce que dit ce hâbleur qui fascine tant son petit-fils ? Füeg quitte souvent sa position de neutralité, il en sait la faiblesse et les limites et son propos est autre. Alors il dit « ...plus de nonante ans après, j'essaye d'imaginer... ».

 

Des historiens et une historienne ont préfacé et postfacé les deux opuscules (un et trois). Ce qu'ils ont écrit est certes intéressant et amical. Ils en profitent pour mettre en évidence une ou deux choses qui sont leur ordinaire mais il me semble qu'ils passent à côté de l'originalité du travail de Füeg qui est un travail d'écrivain tout autant que d'historien. Un travail qui confère du sens aux faits qui n'existent qu'en perspective, par une interprétation et à travers une écriture, un style. L’intention de Füeg est aussi très personnelle. C'est une part de son histoire qu'il tente d'éclaircir. De quoi fut-il dupe, quels sont les mythes qui l'ont structuré, quelle était sa lecture de la réalité ?

L'enquête historique lui permet de sortir des sentiments confus qui l'avaient aliéné (honte, culpabilité, enthousiasme juvénile stéréotypé, déceptions narcissiques, incertitudes,…).

Ces micro-histoires, soutenues par quelques archives et témoignages, lui permettent de croiser sans cesse le destin impersonnel des peuples et de se centrer dans le grand tout de l'histoire (en fait, jamais totalisé). Il y a sans cesse des aller-retour entre le particulier (le singulier) et l'universel. Du « je » au « nous » et du « nous » au « je ».

Qu'est-ce dès lors qu'être un « salaud » ou un « héros » dans des situations de vie ordinaire sans les grands excès qui eux distinguent nettement les crapules et les hommes/femmes héroïques. Nous sommes en-deçà de ces situations nettes. Des petites vies presque banales que de grands événements plient ou précipitent dans des situations qui dépassent parfois les protagonistes.

 

Dans « Les oreilles des éléphants » la démarche de Füeg est radicalement plus personnelle, centrée totalement sur sa personne, parfois d'ailleurs tout à fait égotiste. Mais, et c'est essentiel, Füeg garde toujours le souci d'accrocher l'histoire (en ses nombreuses dimensions) aux récits de ses aventures existentielles.

Avec ce livre, on peut penser au « Les années » de Annie Ernaux. Il y a d'abord ce passage par la photo (comme chez Ernaux), l'archive à interroger, à scruter. Il faut la lire pour la faire parler. Ensuite il faut distinguer soigneusement les choses et les êtres, trouver les opérateurs de distinction et voir comment ils ont fonctionné. Comment fonctionne l'élément dans la structure, comment il en devient inconsciemment un opérateur docile ou révolté bien avant que la distinction soit envisagée comme critique sociale du jugement (Bourdieu). Il faut distinguer les oreilles des éléphants (d'Asie et d'Afrique), ne pas déroger aux codes tout en se distinguant du commun, raisonner brillamment, être chic et souffrir de cela même qui s'impose comme assignation de classe. Découvrir que le « strictement personnel » n'existe pas, que tout est lié aux autres, à la globalité de la structure sociale. « Il n'y a qu'un rapport de soi à la réalité sociohistorique » et une recherche de la vérité, pas celle du discours en « je ». Mais quand même, on y voit une obsession de la vérité que l'on retrouve dans les trois livres, vérité de l'histoire, vérité de l'expérience vécue, vérité des archives. « Quand j'écris, j'ai besoin d'être, d'un bout à l'autre, dans une démarche de vérité, jusqu'à l'obsession » (A. Ernaux, in Le Monde des Livres, 03.02.2011). Posture ambivalente de Füeg, « quelque part entre la littérature, la sociologie et l'histoire », comme Ernaux. Si le « je » est souvent un collectif, il n'en demeure pas moins que Füeg creuse son histoire, sa position personnelle dans un contexte historique et familial avec lequel il a des comptes à régler même si d'une certaine façon il en a souvent la nostalgie.

Ambivalence aussi de l'écriture. Refus de « faire joli », de sacrifier aux effets faciles, à la rhétorique de la démonstration. Écriture « blanche », plate parfois, qui n'est pas un déficit de style ou une incapacité mais une façon de dire avec rigueur qu'on refuse la décoration, les illusions médiocres et les fioritures convenues des piètres écrivains. Phrases courtes, chutes abruptes, laconisme, litote surtout. Mais aussi, par l'écriture, volonté de toucher et d'émouvoir le lecteur en lui communiquant ses désarrois, ses humiliations, sa culpabilité, ses ambitions, ses déceptions et ses espoirs naïfs. Les phrases ne sont pas larmoyantes mais on présume qu'elles auraient pu l'être si ce n'était la retenue à moitié pudique imposée par le style comme une dernière fierté.

Parfois c'est l'historien qui écrit, celui qui s'accroche aux faits. On sent vite, néanmoins, que l'écrivain, lui, cale sur les faits. Peut-être Füeg voudrait-il être nietzschéen (« il n'y a pas de faits mais seulement des interprétations ») mais l'historien le retient sans cesse et tente de lui imposer la vérité du fait brut, l'archive par exemple, mais encore lui faut-il savoir la lire, lui donner une vérité qu'elle ne tient que de son dehors, le réseau de significations dans laquelle elle est prise.

On comprend mieux ainsi pourquoi, « Les oreilles des éléphants » est encadré par deux opuscules qui semblent s'en tenir à des faits « plus objectifs », plus extérieurs à l'auteur. Il n'en n'est rien bien sûr, ils visent tout autant le même but, l'élucidation d'une vie. Il s'agit de différentes façons d'aborder un même sujet, une même interrogation, une même quête : « ...car c'est moi que je peins...je suis moi-même la matière de mon livre et tout nu. » (Montaigne).

  

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Pierre Kutzner

 

14:31 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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