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La chimie des trajectoires

La chimie des trajectoires

Auteur : Laurent QUINTREAU

Éditeur : Rivages

Année : Août 2014

Température, 22 degrés centigrades. Hygrométrie, 61 pour cent. Ensoleillement, déclinant, Biocénose/zoocénose, sans commentaire pour le moment. Altitude… ?
- C’est ton chien ?
La business woman fixe avec un intérêt tendre et amusé la photo du quadrupède qui apparaît sur l’écran de l’Ipad de son amie Eva. Laure Adami a posé la question avec une demande de précision dont les arêtes tranchantes, loin de révéler un quelconque élan de compassion, ont délibérément annoncé son intention d’obtenir un compte rendu précis et circonstancié du drame. Son minus de mari, quand à lui, se contente d’un hum hum gêné aussi rapide et disgracieux en s’attendant au pire. S’il avait été aussi énergique que sa femme, il aurait trouvé un subterfuge capable de changer le cours de la conversation avant qu’il ne soit trop tard. Le voulait-il réellement… ?
Conversation glanée sur une des terrasses de la Place « m’as-tu-vu », du River Wood Beach, ou au Royal golf club de Knokke-le-Zoute, où les « bobos » de la capitale belge aiment se retrouver quand ils ne se transhument pas à Megève ou sur les terres comtales de la même compagnie immobilière à Hardelot-Plage sur la Côte d'Opale, entre la ville de Boulogne-sur-Mer et la station du Touquet-Paris-Plage. NON !
Café chic Parisien, ou un des bars huppés du casino de Deauville. NON !
- Euh, c’était mon chien, nuance Eva avec un début de trémolo dans la voix…
Un mur de silence est tombé entre les trois convives, tandis qu’une petite mouche régurgite ni vu ni connu son labium sur une tartine de tarama, l’arrosant de germes de salmonelle dont l’intrusion ne manquera pas de déclencher un branle-bas de combat pour les millions de lymphocytes qui vont devoir répondre à l’ordre de mobilisation générale contre l’envahisseur.
(Effrayée par l’ombre gigantesque qui s’approche tandis qu’elle est en train de déguster quelques particules de tarama, la petite mouche prend la fuite et s’envole par la fenêtre grande ouverte : Température, 21 degrés centigrades. Hygrométrie, 61 pour cent. Ensoleillement, de plus en plus nul, Biocénose/zoocénose, riche et variée. Altitude 59 mètres.)
Bzzzz… Bzzzz… (Emportée pas des tourbillons d’argon, d’azote, d’oxygène, la petite mouche exécute une dizaine de tourbillons ascendants et un piqué vers le toit et se retrouve dans l’appartement voisin : Ensoleillement, toujours aussi nul, Biocénose/zoocénose, excellent potentiel, compte tenu de la saleté et du désordre ambiants. Altitude 62 mètres.)
De jour en jour, chevauchant le virevoltant insecte, nous testerons l’énergie du vide, la datation des éléments jonchant les plats et assiettes, le morcellement et l’effritement des victuailles. Après un plongeon dans une bidoche en décomposition et vivifiée par la saleté et la putréfaction du lieu, la petite mouche s’élancera vers le haut pour retomber aussitôt, appelée par l’odeur douceâtre du gazon coupé dans le parc voisin. Partis en expédition avec l’insecte nous découvrirons des mondes qui n’avaient aucune chance de se rencontrer, réunis pendant quelques heures et condamnés à se séparer pour ne jamais plus se revoir. Le lecteur s’engluera-t-il dans le piège d’une toile traitresse ? La rédaction de cette chronique n’est pas uniquement celle d’une mort annoncée. Surprenant…
Car entretemps, vaquant tranquillement à nos dernières occupations de la journée, un mur de silence nous entoure, les dernière étoiles s’éteignent, et … !
Marc PAGE

Note : 7/10

Babelio

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