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La traversée des plaisirs

La traversée des plaisirs

Auteur : Patrick Roegiers

Éditeur : Grasset

Année : Février 2014

« Tu es insupportable, mais qu’est-ce qu’on s’emmerde quand tu n’es pas là !»
« Et pourtant je n’aime pas penser à ce que je n’aime pas. J’aime dire ce que je pense, surtout si cela ne se dit pas. J’aime la liberté. J’aime la vie. J’aime la littérature. J’aime bien agacer les gens. Mais je n’aime pas qu’on m’emmerde.»
Si Jacqueline de Romilly a semé dans le jardin des mots, Patrick Roegiers a, quant à lui, rassemblé chez lui son propre cénacle de plumes et d’ergots lui permettant de goûter à la littérature et d’en exhaler ensuite toute les saveurs avec la même allégresse qu’un Professeur-Pape émérite Ratzinger pour le sérieux, mais avec le clin d’œil (malicieux) que pourrait avoir son successeur Jorge Mario Bergoglio dit « Pape François. »
Roegiers nous confesse que : « Depuis trente années que je vis en France, il était temps de dire ce que je dois à la littérature française. »
Dans le regard de Roegiers brille encore, bien que dissimulée par une pudique monture nacrée, cette larme d’émotion, ultime baume recouvrant l’œil orphelin de cette collection de livres vendue qui laisse un vide abyssal dans la bibliothèque photographique constituée avec passion depuis des années, tirant ainsi un trait sur une aventure imaginaire.
La première partie de « La traversée des plaisirs », intitulée « Le corps des mots », est un voyage ludique dans sa bibliothèque. Portrait inattendu de neuf grands auteurs (Perec, Beckett, Céline, Dubillard, Leiris, Barthes, Michaux, Robbe-Grillet, Claude Simon.)
Ni confession, ni confidence, mais une pure exaltation de partager avec ses lecteurs quelques délicieuses faveurs parfumées ou piquantes découvertes dans les écrits ou anecdotes d’écrivains figurant ou non au panthéon de la littérature.
Quel auteur contemporain quitterait son éditeur parce que celui-ci lui impose de supprimer un « ; ». Les imprimeurs grévistes de Saint-Pétersbourg exigent en 1905 d’être payés pour les guillemets et les crochets au même tarif que pour les lettres et précipitent ainsi la première révolution russe.
La lecture des livres a balisé la plume de Roegiers vers des univers aux sensibilités variées. Les mots, les verbes, les accents, la ponctuation amplifient l’anecdote en un récit fantastique à la perfection chirurgicale. Ciselant dès lors des pages entières de faits, de ragots, relayant avec humour, voyeurisme ou perfidie les : Marguerite Duras est « emmerdante », Marguerite Yourcenar « avec son air de vieux labrador enroulé dans un torchon ».
Louis Andrieux est le nom de Louis Aragon, Philippe Joyeux celui de Philippe Sollers, Françoise Quoirez celui de Françoise Sagan, Romain Kacew celui de Romain Gary, Willy Lefèvre celui de Marc Page.
Après avoir examiné la petite cicatrice marquant Georges Perec, Roegiers constatera que Samuel Beckett n’est pas celui qu’il paraît. Que Louis-Ferdinand Céline joue celui qu’on croit qu’il est. Roland Dibillard voyage au bout du raisonnable sachant que Michel Leiris se connaît mieux que personne. Pauvre Roland Barthes, il chute à bicyclette. Sans façon, Henri Michaux congédie le monde, et la réaction de Robbe-Grillet fait rire notre Patrick Roegiers. Claude Simon, lui, ne raconte pas d’histoires.
« Le corps des écrivains » compose la seconde partie de cette escapade littéraire qui n’est pas un essai critique, mais un exercice d’admiration et une profession de foi dans les livres et l’écriture.

Note : 7/10

Babelio

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