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Le bataillon créole

Le bataillon créole

Auteur : Raphaël CONFIANT

Éditeur : Mercure de france

Année : Septembre 2013

Le Bataillon créole (guerre de 1914-19198) Raphaël Confiant – Mercure de France – Septembre 2013

Des « tralées » de jeunes Nègres déboulaient de tout-partout, apparemment vaillants, répondant aux roulements des tambours des Blancs-France en uniformes rutilants, galonnés de partout, et se laissaient charmer ainsi par un mot bizarre, tout-à-fait inconnu de tous, « conscription » et cela les avait fait rêver, eux qui pour la plupart savaient à peine lire et très peu écrire.
Quelques Blancs-pays, enragés, se tenaient eux devant leurs habitations ou leurs usines pour tenir des plaidoiries dans un créole plus raide qu’un coup de rhum sec avalé à jeun : « –Là-bas, ils n’ont pas besoin de soldats noirs ! C’est un grand pays, mille fois plus vaste que notre Martinique, dix mille fois plus peuplé. Ils ont une armée vaillante qui a toujours su combattre l’ennemi, et même quand elle a pu connaître des défaites, elle a relevé la tête. Elle a toujours fait front. Et la victoire toujours était au rendez-vous !... ». L’un d’eux, le commandeur Florent faisait peine à voir. Il ne réussissait à rameuter que trois-quatre bougres généralement considérés comme des fainéantiseurs de première catégorie et se faisait passer un va-te-laver par le géreur.
Les Blancs-pays avaient beau dégurgiter tout leur lot de « méchantises », rien n’y faisait : « Là-bas » la guerre avait commencé à faire rage et « Ici-là » tout un concours de jeunes Nègres vaillants frétillaient d’aise à l’idée d’aller défendre la mère patrie.
Mais c’était deux ans avant que cette chienne de guerre « Là-bas » ne vienne dérailler leur vie.
Man Hortense ne sait pas ce qu’ils appellent « Là-bas », cet endroit qui semble-t-il n’a pas de nom bien défini, dont nul ne connait les couleurs du ciel, ni les odeurs de la terre. Elle se tient debout droite dans son « Ici-là », plus raide que la racine du cassier, et parle à ses plantes-remèdes-guérit-tout qui à Philémon, ce vieux mulet en dérade qu’elle a un jour attrapé sur le chemin de Fond Gens-Libres au beau mitan d’un hivernage sans-manman alors qu’il tombait des avalasses de pluie chaude.
Qu’est-ce qu’il connaît de la guerre ce zouave drapé dans son uniforme bleu perché au haut du monument, statue du Soldat inconnu nègre, noir comme un péché mortel, et portant fièrement casque gris sur lequel les merles viennent chier de jour et les chauves-souris de nuit ? A-t-il goûté comme ces jeunes créoles à l’enfer des Dardanelles, aux tranchées de la Marne, eux dont grands-pères et grands-mères venant de l’Afrique-guinée, avaient connu les derniers feux de l’esclavitude. Il ne ressemble à personne de chez nous, ni de la Martinique non plus. On aurait juré un Blanc barbouillé de suie. Ces jeunes qui n’avaient pas compris pourquoi ils avaient été arrachés à leur île des Amériques et charroyés jusqu’à ce monde inconnu, ni pourquoi l’armée de « Là-bas » se cachait dans des trous au lieu de monter au front. Que les gens de « Là-bas » ne savaient même pas qu’un pays nommé Martinique existait.
L’auteur, Raphaël Confiant est né « sur » une habitation dans le nord de la Martinique. Issu d’une famille d’anciens distillateurs, à chaque vacance il retourne sur les terres ancestrales où il entend parler le créole et se met à aimer cette langue et à la défendre, il récolte des mots, des contes, et dépouille tous les livres écrits en créole martiniquais pour récupérer des mots et nous les refait fleurir dans « Le Bataillon créole » avec un écrit relatant d’épineux et douloureux souvenirs.

Note : 7/10

Babeliio

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