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Le chant du pipiri

Le chant du pipiri

Auteur : Anne de Bourbon-Siciles

Éditeur : L'Archipel

Année : Juin 2014

Saint-Raphaël 1977 – « Au cours de toutes ces années, j’ai été pleinement heureuse, Mais, dans mon bonheur, je n’ai jamais cessé de penser à vous. Je ne vous reverrai probablement jamais je le sais. Mais je vous supplie de prendre soin de mon enfant, votre petit-fils, comme il le mérite… ».
-« Louise, ton père et moi-même sommes navrés de ce qui t’arrive. Mais voilà de longues années déjà que tu n’existes plus pour nous. Dans ces conditions, tu comprendras que nous n’avons aucune envie de connaître ton fils, et encore moins de nous occuper de lui. J’espère que les médecins sauront trouver un remède au mal dont tu souffres ». Ta mère Marie.
Ainsi, après tant d’années, les parents de Louise ne lui ont toujours pas pardonné. Ni le temps passé, ni leur éloignement, ni même l’annonce de sa grave maladie n’ont pu fléchir leur sévère détermination. Rien n’a ébranlé un orgueil cruel que des siècles de sectarisme avaient forgé.
Fort-de-France, juin 1950. Dans la galerie des portraits de famille, c’est Pa’ Louis qui apparaît comme le véritable favori de Louise. Son propre grand-père, Louis Baudin de La Molinière était montré du doigt par la bonne société béké, la caste sociale blanche dominante de la Martinique. Original pour le moins, anticonformiste, extravagant, Pa’ Louis s’était surtout distingué pour son mépris des convenances, rentrant ivre et chantant à tue-tête après des beuveries en compagnie de ses plus fidèles amis, métayer, forgeron et autres paysans mal dégrossis. Sans oublier la plantureuse Rolande. –« Ah ! Si l’on devait compter tous les bâtards de M. Louis… », disait-on avec une pointe d’admiration. Des bâtards et leurs mères que le planteur, rognant sur sa fortune, installait et dotait généreusement. Car le vieil homme tenait en piètre estime sa propre descendance légitime, qu’il avait l’intention de laisser sans le sou. –« Vous n’êtes que des imbéciles et des fins de race ! » lançait-il régulièrement à ses propres enfants Pierre et ses frères. Pierre, le père de Louise s’étant juré de mener une vie paisible et confortable concrétisa ce rêve par une union avec Marie, qui apportait dans sa corbeille une plantation et des rentes confortables. « Ma bru, vous avez payé cher votre entrée dans notre famille » éructait le vieil homme quand Marie prenait ses grands airs.
Contrairement à son aînée Sophie, qui ne cesse d’afficher de grands airs avec ceux qu’elle considère comme inférieurs, Louise ne semble faire aucune différence entre Blancs et Noirs. Emmanuel Morande, que tout le monde appelle Man, est le fils d’Ernest, le régisseur-chauffeur de la famille de La Molinière et son ami d’enfance. Garçon intelligent et vif, il s’est promis de devenir un chirurgien célèbre afin de pouvoir donner à ses parents la vie douce et légère qu’ils méritent.
Fort-de-France, 1958-1959. Comme tous les soirs Louise et Man se sont retrouvés dans la cabane construite entre les branches de l’énorme flamboyant centenaire. D’ordinaire, le jeune homme est plutôt d’un naturel posé et réfléchi. Ce soir, veille d’une longue séparation pendant les vacances d’été, d’un geste à la fois doux et vif, il s’approche de Louise et l’entoure de ses bras, avant de poser sur ses lèvres un baiser.
Dans le silence de la nuit, Sophie a suivi sa sœur, et voit ce jeune noir l’embrasser… Seigneur, Marie, Joseph ! Comment Louise a-t-elle pu s’enticher d’un nègre !...

Note : 7/10

Babelio

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