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Les ours s'embrassent pour mourir

Les ours s'embrassent pour mourir

Auteur : Hervé CLAUDE

Éditeur : Babel Noir (Actes Sud)

Année : Novembre 2012

L’homme commençait à descendre le chemin escarpé. Dangereux.
Il savait bien que c’était dangereux mais ce n’était rien comparé à ce qu’il devait accomplir ensuite. Au moindre faux pas il pouvait glisser sur les pierres rondes. Il n’y avait vraiment pas de chemin, juste un coup de poignard dans la ligne abrupte de cette falaise sauvage. Il descendait ce canyon vertical sculpté entre les murs ocre de la côte du Grand Océan du Sud. A cet endroit, depuis des siècles, la mer s’acharne sur la roche friable. Elle la modèle à sa guise. Et la falaise recule de décennie en décennie, laissant au milieu de cette mer de fabuleuses statues géantes, le célèbre site des Douze Apôtres, à l’ouest de Melbourne.
Ashe, notre enquêteur français bien connu n’est pas ici en dilettante. Il tente désespérément de repousser les dernières secondes d’une mort annoncée, incapable de rebrousser chemin, la nuque raidie par la gueule foudroyante d’un fusil à lunette qu’il sait braqué sur sa tête. Au moindre faux mouvement, elle risquait d’exploser sous l’impact de la balle. Il devait marcher inexorablement vers les vagues et se laisser happer par les flots, broyer par les masses liquides et disparaître à jamais dans une bousculade effrénée de courants et de reflux.
Comment a-t-il pu foncer, tête baissée, dans un piège machiavélique, alors qu’il venait à peine de rencontrer Victor à l’aéroport de Melbourne. Depuis des mois, ils correspondaient sur un site de rencontre. Les beaux yeux et l’humour du gay « nounours » ne sont pas les seules raisons qui ont décidé Ashe à lui rendre visite. Sur la page de Victor, à la rubrique « amis », une photo l’a intrigué. Celle d’un revenant, Mario David. Un homme croisé à Paris à l’époque où il enquêtait pour une société d’assurances. Un homme que Ashe croyait disparu à jamais et qui avait légèrement modifié son identité.
Quelque chose retenait Ange Cattrioni, chef Adjoint de la police de Perth, du côté de la télévision sans qu’il sache bien quoi. Pas du déroulement de la noyade dont il avait à peine suivi les péripéties. Il y avait autre chose, mais quoi ? C’est venu juste après que la présentatrice de SBS – une Chinoise anorexique à la diction parfaite mais coiffée avec un râteau. Voilà, c’était ça. Le type-là ressemblait étrangement à Ashe. Ah oui, à Ashe ! Mais qu’est-ce qu’il devenait celui-là ? Aussitôt dit, aussitôt fait. Ange composa le numéro de portable de son copain et tomba sur la messagerie vocale.
"L’enfer dans toute sa fureur s’est abattu sur la population de l’Etat du Victoria depuis 24 heures. Beaucoup sont morts, beaucoup ont été blessés. Marysville, qui était l’un des plus beaux hameaux du Victoria, si ce n’est d’Australie, vient d’être rayé de la carte", a lancé le Premier ministre devant des journalistes.
Le véhicule, accélérateur enfoncé au plancher, fuit le bombardement provoqué par les explosions des eucalyptus plongés au cœur de l’enfer. Au loin, une voiture est arrêtée au bord de la route et deux hommes, en tenues ignifugées gris et jaune. Après un bref contrôle, l’un des préposés, les yeux rougis et plein de larmes fait un geste impératif pour indiquer au véhicule fuyard de continuer, que la route est libre.
Quand Ashe s’est retourné une dernière fois, il a vu un gigantesque rideau de fumée et, devant, près de la voiture de sécurité dont le gyrophare clignotait inutilement, deux silhouettes droites, immobiles comme des statues sacrifiées.

Note : 8/10

Babelio

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