UA-63729103-1

Pueblo

Pueblo

Auteur : Evelyne Heuffel

Éditeur : Ker

Année : Mai 2014

« Elle s’était redressée sur sa couche, la vieille Tomasita, le bras levé vers la petite fenêtre, indiquant le rai de lumière qui traversait la pièce. Je n’y voyais que de la poussière qui, en une nuée ascendante, silencieuse et lente, tournoyait dans l’encadrement bleu : un muletier venait de passer sur le chemin, entraînant ses bêtes. Le bras tendu se lassa et le corps de la petite vieille s’affaissa dans les oreillers… ».
Non ce n’est pas du Laurent Gaudé. Le français ouvrait, lui, son récit comme suit : « La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers. Tout était immobile. Le parfum des collines s’était évanoui. La pierre gémissait de chaleur. Sur un chemin de poussière, un âne avançait lentement. Il suivait chaque courbe de la route avec résignation… Il avançait. Et son cavalier semblait une ombre condamnée au châtiment antique. L’homme ne bougeait pas. Hébété de chaleur… » (Laurent Gaudé – Le soleil des Scorta).
D’entrée de récit, Evelyne Heuffel nous fige dans la contemplation d’une scène bouleversante, où le silence pesant va amplifier le cri de la vieille femme : « DE L’OR ! DE L’OR ! »… « J’observais son profil d’indienne, son visage fripé aux fortes pommettes, son regard agrandi, hanté. Du bout des lèvres, elle s’obstinait à scander : « de l’or, de l’or ! ». Il me fallut plusieurs secondes pour saisir que, vu du ruban de pénombre, où elle s’était repliée, les rayons de soleil de l’après-midi finissante, enluminaient cette poussière d’un scintillement ambré ». -L’or de Zacatecas. Tassée entre ses oreillers, enroulée dans un châle qu’elle gardait relevé jusqu’au menton, la vieille Tomasita voyait à nouveau ressurgir du néant…
L’avancée des troupes révolutionnaires venant du Nord, harassées, hagardes, avançant sur Zacatecas. Dans leur sillage, elles ne laissent que ruines, cendres, et charognes. L’homme aux moustaches en broussailles, au regard tour à tour ardent ou hargneux vient de saisir la fillette par les tresses. Il l’installe devant lui, sur la selle faite de couvertures lignées, aux couleurs vives. Au milieu des hennissements des bêtes, et des hurlements des pillards, la troupe part vers une d’autres mansiones, ces palais de pierre rouge orangé…
Nacha… Elle gardait parfois ma petite fille, quand j’habitais à Mexico conte la narratrice. Nacha, une femme fantasque qui avait mis ses pas dans ceux des personnages de ses lectures, ses héros de sa vie. Ou bien était-elle une intruse dans la leur. Elle entrait dans ce qu’elle lisait. Tout comme nous allons aussi entrer dans ses récits.
Quel a été ce cataclysme qui lui a fendu l’âme. Ce « Va-t’en ! », qui cingla, lancé par ce quelqu’un lui montrant la porte à prendre. Tu ressens, relate Nacha, ce que tu vaux aux yeux des autres. Rien. Et de ça, tu ne te remets pas, tu l’as sur l’âme comme un trait noir et ça ne s’efface pas : on t’a biffée, rayée.
Nacha est emportée par sa verve de conteuse. Difficile de différencier sa vie telle qu’elle la raconte et le déroulement réel d’une existence où déconfitures et rebuffades ne manquent pas.
Au fil du récit, Nacha nous tient des propos sur les ombres, des élucubrations bien à elle.
Quant au passé que le héros introduit de force dans ce monde clos et vide, on a l’impression qu’il l’invente au fur et à mesure qu’il parle, ici et maintenant… (Alain Robbe-Grillet – L’année dernière à Marienbad).

Note : 8/10

YouTube

Publié dans Choniques UBU PAN | Lien permanent